L'ENCLUME DES JOURS
roman.
       
 
Dominique Poursin
       
             
   
LE HORS-JEU
(partie 1)
       
   
ch.1
       
   


Il contemplait l'intérieur de ses paupières teintées d’orange par la vive clarté du jour. Feindre de dormir commençait à lui peser. Simule le réveil, soulève-, toi , rejette le drap trempé.
Du regard, il balaya la chambre où il dormait avec ses frère et sœur. Leurs lits étaient faits, et la pièce inondée de lumière .Mille petits grains de poussière en suspension dans le vide étaient ses seuls compagnons.
Pourtant, le vêtement suspect gisait bien sur le sol. Maman allait surgir.
. Au rez de chaussée, dans la cuisine, Caroline devait se tortiller en riant dans les bras d’Apère, chacun d’eux criant « Arrête ! »
Pour s’approcher de la fenêtre, il contourna le gilet d’un rose hortensia, ce tricot informe à mailles ajourées, attentif à n’y pas toucher.
Soulagé, il vit la pelouse, les points blancs des pâquerettes, les corolles pourpres et jaunes des pensées. La balafre du pommier au tronc difforme. Même du premier étage, la tonnelle laissait voir la rouille qui la rongeait, les roses qui l'entrelaçaient.
En dessous de la fenêtre le petit lit à barreaux que Paul avait déjà déserté. Au-dessus de l'armoire à linge, les grandes étagères sup
µportées par des appliques menaçaient de déverser leur poids de boîtes en carton, pièces de tissus et toiles cirées enroulées sur elles-mêmes.
D’un regard accusateur elle désignera le gilet. Vite, habille-toi.
Une prospection active des espaces compris entre le mur et son lit, le drap et la couverture, le plancher et le sommier lui permirent d’exhumer un polo en tissu-éponge, rayé bleu blanc rouge. et une grande culotte de laine tricotée main, qui, tout juste identifiés, rejoignirent leur niche. Un slip de bain bleu marine. Tant pis pour le haut.
A force de souffler, les flocons se détachent et s’en vont rattraper le ballet de particules ensoleillées .
« Qu’est-ce qu’elle fait là cette liseuse ? »
« Cette… Quoi ? »
« Liseuse ! tu m’as très bien comprise ! Hier soir, je l’ai déposée à côté de ton lit »
« Exprès, figure-toi. Dans le chemin. Pour gêner. Eh bien, on l’a déplacée. T’es-tu levé cette nuit ?
« Non. »
« Quelqu’un est-il venu ? …Elle ne s’est pas déplacée toute seule. »
La chambre de Maman, fermée à clef, indiquait que personne ne s’y trouvait. Le soir, lorsqu’ils se couchaient tous les deux, elle et le simili-papa, la porte restait entrouverte et l’on entendait ses grommellements et les faibles protestations de l’autre.
En longeant le couloir sur la pointe des pieds, il espérait que ce matin elle ne lui ferait pas le coup de la liseuse.
« Tu me mens ! »
Pour se rafraîchir, si peu que ce soit, mieux valait la salle de bain des grands parents.
Sur le linoléum un peu gondolé, il fit face au bidet . Avec l'âge c'est bien agréable. Il ne faut pas le confondre avec le siège des toilettes. Toutefois le lavabo lui plaisait davantage parce que difficile à atteindre. Son exploit réussi, il actionna le robinet, qui vrombit furieusement. Et crachota de colère. Enfin l’eau coula sur le filet jaune, lui permettant en outre d’asperger son visage moite , ses cheveux collés par la nuit.
« Fais pas l’innocent ! j’avais posé la liseuse à cet endroit précis où elle gêne le passage. »
Au dessus de la baignoire, le gant de crin juché sur le robinet de la douche attendait de torturer un éventuel utilisateur. Par la fenêtre, Mathieu observa l'espace gravillonné séparé de la pelouse par un muret et. sous la tonnelle,. le bac à sable que décorait un seau renversé. Il cillait un peu sous la lumière aveuglante. Allait-t-il- frapper à la porte de la chambre qui communique avec la salle de bain? Apère se levait au chant du coq .Mamy, elle, retournait volontiers s'étendre chargée d’un plateau garni. Mais sourdingue comme elle savait être ! et vu l’épaisseur de la cloison … Pas de réponse, il retourna sur le palier pour descendre, examina la machine à coudre à pédales comme si elle allait se mettre en route sans sa propriétaire,. jeta un coup d'œil le long du corridor. Les deux femmes pouvaient être dans les chambres d'amis , la bleue et la rose tout au fond du couloir, occupées à leurs querelles sans fin, plutôt qu’au ménage car on n'attendait personne, les cousines d’Alsace, invitées pour s’amuser avec Mathieu et Caroline, ayant décliné l’offre via leurs parents
« Ce n’est pas la première fois ; ils nous prennent pour de la… » avait dit Maman qui ne mastiquait pas ses mots mais le grand-père avait riposté que leurs vacances étaient déjà prévues… qui a raison ? Mathieu s’était senti vexé et soulagé d’abandonner: les scénarios qu’il tentait de construire sur le thème « comment aborder les Très-Chics-Cousines »
Il renonça aussi à s'engager dans le corridor silencieux , éclairé par la grande fenêtre qui, à mi-chemin , ouvrait sur la rue.
Oui, c’était le quatorze juillet. Apère devait hisser son drapeau français à cette fenêtre, qui donnait sur la route. La route qui resterait déserte car Louins est un petit village assoupi sur lui-même dans la torpeur de l'été. Il faudrait souhaiter son anniversaire à Mamy qui était précisément née un quatorze juillet. Elle dirait avec un bref haussement d'épaules, ça ne signifie rien pour moi je suis Belge, il n'y a pas de Bastille à prendre pour les Belges.
Avec précaution, il descendit les marches de l'escalier, comme s'il risquait d’être entendu, malgré le lino épais qui étouffait le moindre craquement. Si Maman s’affairait au rez-de-chaussée, on entendrait un chuchotement bruyant, des éclats de voix.
Dans la grande entrée sombre, le contact du carrelage lui gelait les pieds. Il discerna le vieux fauteuil pelé d’Apère coincé entre un côté de l'armoire à bibliothèque et le mur des toilettes. mais ne voyait pas l’homme, ni le Figaro qui aurait dû être posé à cheval sur le bras du siège. Seule l’horloge manifestait quelque activité.. .
A Louins, on percevait le temps en train de s'écouler et on pouvait presque le palper. Avoir douze ans ou cent ans, quelle différence? L'horloge se préparait à envoyer le gong, on saisissait les vibrations, le ronflement de sa poitrine tout en émoi, qui hésitait à lâcher ce coup, qui retenait son souffle.
L'horloge, (Les autres s'obstinaient à dire la pendule mais que ser ait une maison sans horloge ?) sonnait une fois pour les demi – heure. S’il était déjà une heure de l’après-midi ? Préférant l’ignorer, il s’intéressa aux dessins dorés sur fond noir représentant des personnages asiatiques qui rament dans des pirogues.
Sur la table basse, au milieu de l'entrée, des célébrités s’étalaient en première de couverture des magazines. Mathieu s'empara d'un Paris-Match, l’image le déçut: cette réunion de famille, femme en tailleur deux-pièces, cheveux châtain courts, entourée de quatre hommes plus jeunes, tous assis en demi-cercle. Le sourire pour la photo, dévoilait de fortes mâchoires et des rangées de dents hautes et solides.
Elle leur décernait à tout les quatre la médaille. Une sorte de légion d'honneur, récompense destinée aux gens qui flattent la nation. La Reine ressemble autant à une reine que moi à un cow-boy : ni robe, ni voilette, ni coiffure. Ni blonde ni brune. Mathieu les fit disparaître sous le tas de revues, entrebâilla un autre hebdomadaire. Nul besoin de se presser: aucun bruit, aucune odeur ne venait de la cuisine
Et si quelqu'un l'apercevait de là-bas, c’est toi ?. de dos, il n'aurait pas vu cette personne et cela lui éviterait les embarras du premier contact.
Trois silhouettes massives, vêtues de maillots de bain à fleurs et coiffées de bonnets jaillissaient de promontoires numérotés pour plonger dans une piscine les eaux strictement partagées par des cordes tendues en longs plans rectangulaires. Quelques pages plus loin, il reconnut les prisonniers , à leurs peignoirs rayés, à leurs visages,
" Oh, the gates are cast ironed / And the walls are barbed wired/ Stay far from the fence with the 'lectricity sting/ And it's keep down your head/ And stay in your number/ On the inside ground- The walls of Redwing".
Yeux clos , Mathieu fredonnait tout bas- pourvu que personne ne l'entende-, tourna une page, identifia les victimes de la bombe à leurs visages orientaux, sur un champ dévasté. Encore quelques pages, les deux petites princesses gloussèrent, que son grand-père chérissait. Où était Caroline ?
Il posa le magazine. Du haut de son portrait suspendu sur le mur, au-dessus du meuble contenant les liqueurs et l’eau de vie, l'ancêtre le fixait d'un regard peu amène.
L'ancêtre, le trisaïeul : Albert Louis Frédéric Kirschheim (1809-69).Il craignait l'ancêtre. Moins que Maman. Mais quand même, se faisait un devoir de le dévisager lors de séjours un peu longs dans l’entrée.
On lui avait expliqué que c’était la photographie de son masque mortuaire et non de sa personne en chair et os. Les sculpteurs moulent dans du plâtre le visage carré, sévère, les larges épaules, la naissance du torse, les longs cheveux ondulés. On dit que cela pousse après la mort.
Il ne me regarde pas, l'ancêtre, pensez-donc! Les yeux d'un masque mortuaire! Pourquoi se faire photographier ainsi? Naturellement c’est un honneur de: posséder une image du regretté vieil oncle. Ceux qui détenaient l'original, ceux d’Alsace, les Très Chics Cousins, avaient dû le poser sur une cheminée, sur un socle : il aurait l'air d'un empereur.
. Pas un bol sur la grande table de la cuisine bien nette, pas de trace d'un déjeuner quelconque. Mathieu entra dans le petit réduit où l'on lavait la vaisselle et entreposait les produits d'entretien. Les miches de pain manquaient sur la desserte. Pas encore déposées ou déjà mangées ?.
Au-delà de la véranda, où seule une abeille remuait dans le compotier empli de framboises, il se dirigea vers la pelouse, traversa l'espace gravillonné, Océan Indien, mer Morte, Mékong. Le gravier crissait, blessait les pied. Mathieu avait fait naufrage, douze ans plus tôt., comme il aimait à se le raconter avec un rien de complaisance. Depuis, l’aventurier .arpentait le jardin de ses grands-parents avec l’exaltation propre au pionnier, le zèle du colon, l’anxiété du laissé pour compte , l’ennui de l’écolier en vacances.
Sur la pelouse déserte, balançoire, corde, trapèze, pendaient immobiles du portique monté par Apère pour le développement de la musculature. Au fond du jardin, de l'autre côté de la grille qui clôturait la partie basse, il rencontrerait des êtres humains. En parcourant d'un pas hésitant les allées herbeuses, il cherchait des signes: une brouette abandonné, un sécateur ou des gants de jardinier attestant d'une activité récente.
Le moment devait être dépassé où dans son examen de la maison vide et silencieuse (Les oiseaux eux- même devaient se taire; ce n'était pas le cas, mais songeais-tu à les écouter?), le héros aperçoit le ou les cadavres qui lui arrachent des cris effrayants que s'empresse de couvrir la bande-son lancinante. Il sait que les bandits reviendront , revolvers aux poing, achever le survivant.
Cependant, rien ne se produisait encore.
Sérieusement, il s'interrogea : saur ait-il vivre isolé à cette époque de l'année ? les arbres donnent des fruits à profusion. Le contenu du frigo le sustenterait quelque temps. Saurait-il tuer une poule? Devant la porte de l'enclos, il observa une volaille qui s'était approchée. Un bec, un œil sans regard: soudain anxieux, il prit ses jambes à son cou.
En atteignant la longue et haute haie des framboisiers, il mangea plusieurs fruits un peu trop vite, n'en sentant pas le goût. Il faut s'habituer, se faire à sa condition. A nouveau il s'agita, courant en zigzag entre les pommiers et les poiriers nains en dehors des allées herbeuses, même si Apère avait formellement interdit de marcher à l'extérieur du chemin. Le voilà à côté de la cabane à outils, devant la porte entrouverte discernant le fouillis d'objets servant au jardinage amoncelés sur le sol de terre battue. Il s'achemina vers la cave toute proche, descendit les marches dans une fraîcheur bienfaisante. Bientôt, posté entre les deux grandes jarres remplies de saumure où nagent des harengs dans l'une des maquereaux dans l'autre ,.il commença à compter les bouteilles de vin et de cidre. Peine perdue : je ne sais pas les ouvrir. Tout d'un coup pris de panique, il se sauva, remonta l'escalier quatre à quatre, referma la porte, lancé à toute allure vers la maison là-haut, longeant la vieille vigne, le potager, le cerisier, piétinant des narcisses et des jonquilles, bousculant des frelons dans le landier. Au terme d'une course effrénée, il colla le nez et écarquilla les yeux , hors d'haleine, contre une vitre de la salle de séjour : y distingua le piano, le métronome sur le promontoire les deux vases pansus décorés de fleurs. Il se souvint que Maman voulait " vous épargner cette corvée des leçons de piano, des doigts gourds des baguettes qui frappent, de l'échéance du métronome."
Elle a voulu aussi épargner son porte-monnaie. On dit que ça ne repousse pas.
Et si le grand-père dormait dans son fauteuil lépreux à côté du buffet? S'il faisait la sieste sur le divan à l'autre extrémité de la pièce? S'il était en train de tapoter le baromètre en maugréant qu'il ne fonctionne pas? Mais, lorsque s’installe la saison chaude, le baromètre n’intéresse personne.
Il s’ orienta vers la véranda, vaincu par la fournaise inexorable de l'été, les pieds brûlant sur le petit trottoir qui longeait la façade de la maison.
Ce n'était pas dimanche, ils n’étaient pas partis en ville. Si un accident était survenu, lui aurait-on laissé un message ?: " Ne t'inquiète pas, tout va bien, on sera de retour…". Où alors, plus tard : "On ne t'a pas laissé de mot, tu n’aurais pas compris, tu vis dans un autre monde!"
Certes, l’ I.D. d’ Apère manquait devant la grille de sortie. Mais elle pouvait stationner dans le garage verrouillé.
Avec tout ce soleil, si je devais vivre ainsi, songea Mathieu, épuisé comme ce naufragé qui se relève à peine de la grève où l'océan l'a rejeté, avec toute cette lumière, et la lune pour les nuits, et mes livres, je me demande…

"Tu ne me dis pas bonjour?"
Reconnaissant la voix éraillée de Mamy, il se rendit compte. qu'il avait rejoint la cuisine. Tandis que sa grand-mère le sermonnait, il considéra le tablier fleuri, la robe jaune et rayée de noir, sa robe "de zèbre", les bouclettes de son indéfrisable. Il dit d’abord bonjour à la grosse frimousse joufflue de Paul qui faisait beaucoup de saletés en mangeant et même de petits bruits familiers. l’enfant lui sourit. La vieille ne se doutait pas qu’elle venait d’ échapper au massacre.
" Ce n'est pas gentil de ne pas me dire bonjour!"
- Mais si ! bonjour, bonjour, bonjour hello ! Bon anniversaire !cria-t-il, hors d'haleine.
"Merci, mais qu'est-ce que cela peut me faire ? A mon âge !
-Quel cadeau aimerais-tu? récita-t-il.
-Ah ! ce que je veux, tu ne pourrais pas me .le donner."
(Je vais te donner cette maudite liseuse : c’est à toi qu’elle appartient !)
Dans l'entrée, il remarqua tout de suite le fauteuil occupé par son propriétaire, en vêtements de ville, sans cravate, lisant son journal, immobile mais sans doute vivant... le Figaro masquait une partie du visage. Et si ce n'était pas lui?. A force de scruter le vieux monsieur pour vérifier son degré de ressemblance avec l’image qu’il s’en fait, son attention allait s’éveiller lui faire lever les yeux, s'apercevoir de la présence d’un petit fils, demander des comptes à propos du salut matinal quotidien.
Mais l’impression dominante, écrasante, c’était il ne faut pas déranger. Et pourtant, il le devait même si L'atmosphère n'est pas propice. Était-il là tout -à -l'heure? Sont-ce des apparitions?
A vrai dire, c'est une tâche quotidienne difficile de ranimer les êtres de la veille, les rappeler à soi.
En haut, dans la chambre des enfants, Maman discutait toute seule à mi-voix avec animation, des propos destinés aux vêtements qu'elle sortait et rentrait de l'armoire à linge. Très affairée, elle ne le vit pas. Ni ne l’entendit murmurer un bonjour qu’il avait l’air de se destiner à lui seul.
Il ne serait pas question des soi-disant visites nocturnes.
Peut-être se disait-il suis-je isolé dans une sorte de monde, peut-être l’ ai-je inventé pour me distraire. Impossible de chasser l'idée saugrenue. Cependant, Paul ne pouvait être un produit de l’imagination, non qu’il fut très important, mais si bien ancré dans l’épaisseur du jour.
Dans le couloir, il se heurta au simili-papa, le supposé visiteur de la nuit. Ah, celui-là!
"Tu ne me dis pas bonjour?"
Son nez brillait, ainsi que ses cheveux noirs tirés en arrière avec de la gomina, il arborait son sourire fondant. Il allait lui faire du bouche à bouche, essayer du moins, et Mathieu le repousser.
N’ayant ni son compas, ni son couteau de poche pour le menacer, il dut se satisfaire de décocher une flèche de regard. Ce serait pratique d’être Méduse, parfois.
Mathieu lui faussa compagnie direction l'escalier. N’importe le simili-papa avait trop peur …de Maman surtout mais tout de même le compas brandi vers ses yeux l’avait déjà fait reculer.
Caroline descendait les marches en dansant sur la pointe des pieds. Elle lui adressa un petit sourire perfide " Tu fais la tête!"
"Où étais-tu, ?"
" Dans la chambre rose avec Maman. Il paraît qu'on la prépare pour toi. Pour Monsieur .Ne me tire pas les cheveux ! »
A compter d’aujourd’hui, Mathieu est trop âgé pour dormir avec les autres enfants.
Tout juste redescendu, il reçut des mains de sa grand-mère le chocolat au lait confectionné « avec du lait concentré sucré., comme le veut ta mère », but en toute hâte la pesante mixture, et tu n'as pas salué son grand-père, pourquoi donc? Tu t’expliqueras avec.
Le bol vidé, il s'en alla discrètement au jardin, vomir ce liquide onctueux dans le massif de noisetiers près de la grande grille où l'on sortait en voiture. le front encore humide, il tenta d’ élaborer une phrase pour son grand-père avant de regagner le seuil. "As-tu hissé le drapeau?"
De la cuisine, il entendit l'horloge sonner un coup.

&


A seize heures, l’herbe jaunissait, les gosiers se desséchaient, les paroles tarissaient. On avait sorti les chaises longues tendues de toile, le siège pliant à dosseret pour Maman, la thermos de café, les tasses, le goûter pour les enfants et le pick-up avec les disques. Du bloc électrogène installé dans la cabane en ciment qui servait à alimenter en eau le jardin, sortait un fil électrique avec lequel Apère avait branché l'appareil .que Maman appelait le tourne-disque, ce qui indignait Mathieu. " phonographe", proposa d’une voix suave, le simili-papa déclenchant l’intervention de. Mathieu sous forme d’ : "électrophone". « Ne vous disputez pas, déclara Apère le tourne-disque est une partie de l'électrophone, voilà tout .»
Entre la balançoire et la corde accrochées au portique , des taches sombres montraient l'emplacement des narcisses et des jonquilles maintenant disparus, que l’on piétinait en marchant. Apère s'informa des progrès réalisés à la corde, au trapèze. C'est pour la culture physique qu'il a monté les agrès, pas seulement pour qu'on rêvasse assis sur une balançoire.
Caroline escalada la barre du portique et agrippa le trapèze sur lequel elle effectua un rétablissement lâcha les mains et pivota le corps pour faire le "cochon pendu". Mathieu se colla à la corde à nœuds l'enserrant avec fièvre et commença une difficile ascension. A mi-chemin, il ne progressait plus. Le grand-père commenta avec un hochement de tête : " Ce garçon lit trop, ce n'est pas bon pour lui à son âge, et surtout pas pour un garçon ».Maman haussa les épaules. "Si tu n'es pas content, c'est le même prix".
Mamy , interrogée avec une ostensible déférence sur ses goûts musicaux secoua la tête , en signe de dénégation, sa surdité décidait de tout. Maman réclama Edith Piaf en ouverture. Je piaffe d'impatience. On sépara les chansons d’adultes et les quarante-cinq tours ( c'est à dire les "microsillons" corrigea l'aîné des petits enfants et son grand-père approuva) les petits disques en deux piles distinctes. Apère s'était entiché récemment d'une petite marchande de bonbons chantante, découverte au marché par un remarquable imprésario; Very stark. Véritable conte de fées. Maman en pinçait pour Johnny ," c'est un bel animal". Entraînés par leurs parents , les petits consommaient du yé yé.
Bientôt, la voix d'Edith Piaf affaiblit celle de Maman, qui expliquait à Mamy avec forces paroles et gestes la façon de bien cuire le chou-fleur, en promettant de se taire ". La grand-mère protesta qu'elle n'entendait pas, les chut! et les taisez-vous! plurent .La voix authentique planait très au-dessus des misérables .Apère s'allongea sur la chaise, un chapeau de paille de guingois sur la tête. Caroline et Paul avaient obtenu leur goûter et gagnèrent le bac à sable sous la tonnelle.
Mathieu avait toujours été sensible à la dramaturgie de certaines voix, à la manière de chanter .Il s'était imprégné de quelques mots magiques.
Personne n’écoutait que lui :" Le prisonnier de la tour / s'est tué ce matin/ Grand-mère, nous n'irons pas à la messe demain…". Mamy s’était assoupie avec quelques ronflements . Elle ne se rendait plus à la messe, suite à son mariage avec un protestant. Maman répétait souvent « elle a été excommuniée » comme si Mamy faisait partie d'une intéressante confrérie d'hérétiques. Elle recevait en cachette, non un Prisonnier, mais le curé de la paroisse. Apère s'en moquait, affichant un athéisme élémentaire : "Un enfant de huit ans ne croirait pas à ces sornettes! " disait-il, chaque dimanche pendant le repas, parfois en tapant du poing sur la table. Maman élevait alors sa plainte, d'une voix de fausset : "Par ta faute, "ils"n'auront jamais la foi"
. " Il s'est jeté dans le vide/en me tendant les mains …" Frissons. Les deux femmes recommencèrent à papoter. « ,si t’avais mis d’la sauce ma ptit’ mère ,de la blanche oh si tu en avais mis les choux-fleurs eussent été comestibles et mangeables.. .
Plus haut que l’agitation vaine des petites querelles humaines, la voix " Si le roi savait ça, Isabelle …A la robe de dentelle, vous n’auriez plus jamais droit…".
Mathieu aurait voulu jouer au Prisonnier de la tour, Caroline s’y prêtait quelquefois.: Il lui dressait alors des plans d'évasion, s'incarcérait dans la cabane à outils, au fond du jardin près de la cave, sur la terre battue, sur les tessons de bouteille, en frôlant des objets froids, pinces ,tenailles, marteaux, une masse hétéroclite et indistincte. Isabelle devait libérer le détenu :pas question de creuser le sol comme un vulgaire cambrioleur. Elle soudoyait un geôlier pour obtenir des clefs, tressait une échelle de corde avec un drap découpé en trois parties égales., mais on ne pouvait lui faire dire son texte , il fallait le lui souffler. Apère arrivait et poussait gentiment le séquestré dehors : s'enfermer dans une cabane obscure par un si beau soleil! Si vraiment Isabelle a de l'inclination pour le prisonnier, ne doit-elle pas le faire évader, avant que n'arrive le pire?. La chanson ne fait pas état de tentatives de ce genre. Ils seraient partis ensemble… ou morts.
" Moi, j'essuie les verres au fond du café/ J'ai bien trop à faire pour pouvoir rêver" C'est ce que dit Maman du matin au soir avec quelques variantes dont. " Je suis le paillasson où vous essuyez vos pieds",paroles blessantes obscènes, répétées avec force et d'une voix coléreuse, des millions de fois. Elle ne les verrait jamais arriver " se tenant par la main/ l'air émerveillé / de deux chérubins". " Chérubin "n'est pas ce qu'il faut, pour le rendu émouvant et fatal. Mathieu cherchait un autre mot mais la langue rebelle et hostile se refusait à lui.
Dans sa somnolence Apère, gardait un sourire aux lèvres, malgré l'intensité des accents.
Voici que sonnait la première cloche, pour la naissance. « Il est né décoiffé » disait quelquefois Apère à propos de Mathieu. Avec beaucoup de cheveux qu’on n’a jamais réussi à peigner efficacement, certes, mais l’autre allusion qu’il avait pressentie lui pesait sur l’estomac. Mamy vit pleurer Mathieu : " On a appuyé sur le mauvais bouton!. Ce n'est pas pour rien qu'il est né le jour des Cendres. toujours une face de Carême "
"Quelle bêtise! " Maman, par principe ne reconnaissait pas les fêtes catholiques. Apère s'éveilla, dès la deuxième cloche, comme s'il avait des noces à fêter. Le mariage, dans la chanson c’est bien beau ( « Il épouse la douce Elise, tendre comme fleur de pommier… »), mais chez les Taberlet (nom de Maman et du simili papa) et des Kirschheim( les grands-parents), on devait éviter le sujet. Ayant entendu évoquer par des élèves de sa classe de photos de mariage des parents, Mathieu avait demandé à Maman de lui montrer la sienne. La leur . Son courroux fut très violent. Mathieu se mêlait toujours de ce qui ne le regardait pas !
Maman n’était pas contente d’épouser le simili-papa. Atroce souvenir. Il avait toujours été trop vieux , même s’il disait avoir quarante ans depuis toujours.
Réveillé, Apère, battit des cils et sourit pourtant il n’existait pas non plus de photo de mariage le concernant dans les albums que Mamy exhibait volontiers. Si seulement Caroline avait voulu poser des questions elle aussi ,ils auraient été obligés de répondre , les adultes. Mais Caroline et lui ne se retrouvaient que dans des univers fictifs.
Le troisième couplet c'est celui qui, le premier, avait attiré son attention depuis la première enfance, et il se sauvait au fond du jardin, pour ne pas l'entendre mais la voix puissante rattrapait le fuyard. "Une cloche sonne, sonne,/ sa voix décroît en écho/ insistante et monotone/ elle chante dans la mort…"
C’est la troisième cloche. Le glas. Certains jours Mathieu est gai comme le glas, reprochait le grand-père. Ce fut d'abord, comme une menace, et il n'allait pas y échapper au destin. C'était Maman, bien sûr, enfin vraie, chantant juste. Plus tard, il saisit le sens des paroles : une chanson presque circulaire, qui pourrait recommencer après qu'elle se fût tue ,la brutalité nue de la destinée humaine. Plein d'admiration devant un processus aussi remarquable, Mathieu, qui d'habitude, s'attachait au petit détail plutôt qu'à l'ensemble, restait muet devant ces trois cloches. Il versa encore des larmes. Heureusement, le disque s'achevait. Mamy avait toujours son mot à dire dans ces cas-là : " c'est fini", appuya-t-elle, fataliste. Elle s'extirpa de la chaise maladroitement, manqua de retomber, un craquement se fit entendre.
On entendit un cinglant "Attention! " répété plusieurs fois. Tu va la casser.!
Le grand-père émergeait de sa sieste, cherchait à remettre son chapeau en place, soudain gagné par l’irritation:
« Qu’a-t-il ce garçon à pleurnicher ? Et pourquoi reste-t-il à traîner autour de nous? Il devrait sortir, aller se battre avec les autres garçons ! »
« Il n’y a personne de fréquentable dans le coin » marmonna Mathieu. Puis il s’éloigna vers la partie basse du jardin et au moment de passer la porte grillagée, il arracha la moitié des pétales de l’unique pivoine rouge qui fleurissait tous les ans en solitaire dans le massif tout proche. Il ne pouvait chasser les accusations du grand-père. Quelle solution adopter ? Un suicide ne ferait que confirmer l’aïeul dans son jugement : ce n’est pas digne d’un garçon, seules les filles…
Et enfin, Maman lança d'une voix claironnante : " Veux-tu quelque-chose mon p'tit père?", avec des modulations appliquées.
Il répondit qu’il était désireux de jouir de leur présence jusqu’à la fin de l’été. Le temps est radieux , les enfants ne s’ennuient pas, excepté Mathieu mais partout il s’ennuie.
« Impossible, fit Maman d’une voix sans appel. J’ai loué un mois au bord de la mer. Paul a besoin d’iode. Ici , le climat est très humide, tu le sais bien.
- C’est vrai que vous partez déjà ! Mamy se rendit compte de cette désertion imminente et ce fut son tour de pleurer.
- On se reverra ! Maman haussa les épaules .Inutile de faire ta comédie, ma p’tit’ maman, ça ne changera rien.
-Sois donc polie avec Adrienne : c’est ta mère ! » Apère se fit menaçant mais sa voix était cassée. Maman s’excusa. Les deux femmes s’embrassèrent. Un rapide baiser de Maman, une grande étreinte de Mamy.
Autrefois, ils accompagnaient leurs enfants. Mais le grand-père se montrait vite nostalgique, de son jardin surtout, de son fauteuil, de son divan...de ne pas avoir à remonter la pendule tous les soirs. De son Larousse du vingtième siècle aussi, qu’il aimait bien consulter même si l’édition est de 1932 ; son jeu favori était d’interrompre un repas pour amener l’un des six gros volumes à table histoire de vérifier le sens d’un mot dont il doutait.
Et le grand-père tournait en rond autour de la villa des vacances comme un prisonnier à sa promenade. Mathieu : lui aussi déambulait interminablement ici à Louins, ou là-bas à la mer , parfois en vélo, souvent à pied.

       
   
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